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Inégalité au travail : l’influence du « genre »

A poste égal, les femmes n’effectuent pas les mêmes tâches que les hommes et sont moins bien payées. Une réalité qui peine à évoluer.

Aujourd’hui, dans la société française, la question de l’égalité entre hommes et femmes peut sembler dépassée. Regardons d’abord les textes. Depuis 1946, notre Constitution proclame l’égalité entre homme et femme comme un principe fondamental, affirmant que «la loi garantit à la femme, dans tous les domaines, des droits égaux à ceux de l'homme». Ensuite, il y a les chiffres. Si on considère le monde du travail, on y observe une quasi-parité : la population active comprend à peu près autant de femmes (47,7%) que d’hommes (52,3%).
 
Voilà pour un premier coup d’oeil superficiel qui se révèle plutôt flatteur. Mais dans la réalité, l’inégalité économique entre les hommes et les femmes est importante. Par leur travail, les femmes gagnent moins bien leur vie que les hommes. En 2009, les femmes employées à temps plein dans le secteur privé ont gagné en moyenne 21 400 € en salaire net annuel, contre 26 790 € pour les hommes, soit une différence de 20%1 . Comment comprendre cette situation alors même que, depuis les années 1950, des textes de loi ont été votés pour imposer l’application du principe “à travail égal, salaire égal” ? Et plus précisément même : “à travail de valeur égale, salaire égal”… 
 
Un examen plus précis de la situation comparée des hommes et des femmes dans l’emploi apporte quelques clés. Si l’on considère la population active non plus globalement mais par secteurs, et si l’on affine l’analyse par profession, on constate qu’à niveau identique, les hommes et les femmes n’effectuent pas le même travail. Par exemple, la catégorie des “professions intermédiaires” est pratiquement paritaire (50,6% de femmes en 2009). Mais à l’intérieur, le groupe des “techniciens” ne compte que 12,4% de femmes, alors qu’elles représentent plus de 78% des “professions intermédiaires de la santé et du travail social”, et même 88% des “infirmiers et sages-femmes”. A souligner que ces professions sont perçues comme “évidemment” féminines… Il existe donc toujours aujourd’hui une “division sexuelle du travail” qui attribue certaines tâches aux hommes et d’autres aux femmes.
 
Temps et espace
 
Cette répartition n’a pourtant rien d’inné : les travaux des historien-ne-s et des ethnologues nous apprennent qu’elle varie dans le temps et dans l’espace. Les tâches qui nous semblent si évidemment féminines ont pu être ailleurs ou autrefois réservées aux hommes. Et vice versa. Mais il n’en reste pas moins que dans toutes les sociétés connues, on retrouve cette division. Dès la naissance, et en général à partir de l’anatomie (mais pas toujours), les individus sont catégorisés en deux groupes auxquels des normes différentes sont appliquées. Conséquence : des comportements distincts sont attendus. Et il s’agit d’un processus social qui va opérer de façon réitérée. Le sociologue américain Erving Goffman2 l’a très bien montré : à travers l’ensemble des interactions avec l’entourage, d’abord comme enfant, puis comme adolescent, adulte, et plus tard comme vieillard, les individus ré-apprennent à se conformer et ainsi à confirmer leur catégorie de sexe. 
 
Le cas des choix d’orientation scolaire est symbolique : les adolescent-e-s appliquent, le plus souvent inconsciemment, ces normes de genre. Cela explique pour partie le paradoxe entre une réussite scolaire supérieure des filles (elles redoublent moins, elles obtiennent plus souvent le bac : 86,9% contre 84,2% des garçons3), et une moindre valorisation professionnelle. En majorité, les filles se cantonnent dans des filières “féminines”, qui débouchent sur des emplois, des secteurs et des professions “féminins”, moins bien rémunérés que leurs homologues masculins.
 
On peut voir là l’influence du “genre”, si l’on définit ce terme comme un système, observé dans les différentes sociétés connues, “de bicatégorisation hiérarchisée entre les sexes (hommes/femmes) et entre les valeurs et représentations qui leur sont associées (masculin/féminin)4 qui organise leurs relations à partir de ce classement. 
 
Annie Dussuet, Maître de conférences en sociologie du genre à l’Université de Nantes.
 
 
1 INSEE (2012), Regards sur la parité.
2 Goffman E. (2002 [1977]), L'arrangement des sexes, Paris, La Dispute.
3 INSEE (2012), op.cit.
4 Béréni Laure, Chauvin Sébastien, Jaunait Alexandre, Revillard Anne, 2008, Introduction aux gender studies. Manuel des   études sur le genre, Bruxelles, De Boeck. 

 

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