Vous êtes ici

Dominique Sagot-Duvauroux, Economiste

Economiste, enseignant-chercheur à l’Université d’Angers, il est spécialiste de l’économie de la culture et membre du Granem (Groupe de recherche angevin en économie et management). Il dirige le master 2 Direction de projet dans les nouvelles filières culturelles et coordonne le programme de recherche régional Valeurs et Utilité de la culture.

Quel résultat scientifique vous a le plus marqué ?
La notion de résultat en sciences humaines et sociales est ambiguë, notamment en  économie. On a bien des modèles, des tests économétriques, mais les résultats sont contingents à l’espace ou à l’époque, ou encore aux bases de données utlisées. En revanche, il y a des articles qui font date. En 1970, l’économiste américain George Akerlof a publié un article célèbre dans lequel il analyse le comportement des marchés en relation avec l’information. Il prend l’exemple du marché des voitures d’occasion : le vendeur connaît l’état réel de la voiture, pas l’acheteur. Ce dernier part du principe qu’il n’aura pas mieux qu’une voiture de qualité moyenne. Il limite donc son budget et le vendeur ne peut pas vendre les voitures de bonne qualité. En l’absence de régulation, les bonnes voitures quittent donc le marché et sont vendues ailleurs. Cette analyse se base sur l’idée que l’acheteur et le vendeur ne disposent pas des mêmes informations, qu’il y a une asymétrie. Ce que je trouve intéressant dans la démarche, c’est qu’à partir d’un cas anecdotique, Akerlof révèle en fait des problèmes beaucoup plus généraux sur les marchés.
 
Quelle personne a le plus compté dans votre parcours ?
Il y en a eu plusieurs. A l’époque où je faisais ma thèse, dans les années quatre-vingt, j’ai pu rencontrer William Baumol, un autre économiste américain, une sommité mondiale ! Il venait régulièrement en France pour faire des conférences. Il était d’une humilité et d’une disponibilité incroyable. Nous avons échangé à trois ou quatre reprises. Il vous donnait toujours l’impression que tout ce que vous disiez était intéressant. Ces échanges ont été importants pour affirmer le choix de mon sujet de thèse dans le théâtre et l’économie culturelle. A la même époque, il y a eu aussi ma soeur, qui est artiste, et son compagnon qui travaillait au théâtre des Amandiers, à Nanterre. Tous deux m’ont permis de mieux comprendre les tensions entre création artistique et réalité économique. 
 
Qu’aimeriez-vous voir démontré ou compris ?
L’économie culturelle est une économie de coûts fixes. L’essentiel des coûts de production porte sur la phase d’élaboration du prototype. Une fois que vous avez dépensé l’argent pour enregistrer un disque en studio par exemple, cet enregistrement peut être disponible gratuitement sur internet dans le monde entier. C’est une chance incroyable, la connaissance est accessible partout dans le monde ! Mais nous ne savons pas comment faire fonctionner cette économie. C’est tout le problème des droits d’auteurs : comment assurer la diffusion et en même temps en faire vivre les auteurs ?
 
Qu’est-ce qui est important et dont on ne parle jamais ?
On parle beaucoup de la nécessité de la mobilité et de la flexibilité dans le monde du travail. C’est comme un dogme, c’est mieux pour la performance. Mais on parle peu des conséquences humaines et sociales qui en découlent sur les territoires. L’économie, c’est d’abord améliorer le bien-être des gens, pas uniquement les performances des entreprises. D’ailleurs la valeur marchande ne mesure qu’une toute petite partie de la valeur produite par une société. Comment s’investir dans une association, dans un club de sport lorsqu’on est tout le temps en train de changer de situation, de déménager... Or l’équilibre d’une ville repose beaucoup sur la multiplicité de ces engagements de terrain, peu compatibles avec une forte mobilité économique de la main d’œuvre. 
 
Quels conseils donneriez-vous à un jeune étudiant souhaitant s’engager dans une carrière scientifique ?
Je pense à Gilles Clément, le paysagiste. Récemment, il a créé un jardin sur la base sous-marine de Saint-Nazaire, un jardin de « mauvaises herbes ». Ils les a nommées, et d’un seul coup, elles sont devenues visibles et respectables ! Je conseillerais à un jeune de regarder dans une direction que les autres ne suivent pas. Aller vers l’invisible, ce que l’on n’observe pas. Ce n’est pas facile, car les choix de recherche sont très contraints par les choix de carrière et les obligations académiques. Ma démarche dans la culture a été un peu la même. Finalement, on s’intéresse peu à l’économie de la culture.
 
Quel livre emporteriez-vous sur une île déserte ?
Sur une île, je me dis qu’il me faudrait un livre qui m’habite. J’aurais l’occasion de prendre le temps. J’emmènerais avec moi la trilogie d’Henry Bauchau (Œdipe sur la route, Diotime et Les lions, Antigone).  
 
Propos recueillis par Laurent Salters

Ajouter un commentaire