Vous êtes ici

Les nouveaux patrimoines, aujourd’hui et demain.

A l’occasion de la sortie prochaine d’un livre sur les nouveaux patrimoines, retour sur Néopat, projet de recherche qui rebat les cartes d’une notion en perpétuelle évolution.

Novembre 2010, l’art culinaire français est inscrit au patrimoine immatériel de l’Unesco. A l’époque, la nouvelle étonne. Et ne manque pas de poser certaines questions. L’idée de patrimoine dépasserait donc les vieilles pierres ? Et l’art culinaire français aurait besoin d’être protégé ?
En fait, l’idée de patrimoine est en perpétuelle évolution. Elle dépasse largement la vision un peu flétrie, de la visite annuelle d’un ministère ou d’un monument, lors des fameuses journées du patrimoine. Les vieilles pierres n’ont plus le monopole de la mémoire et de la transmission. Aujourd’hui, les visites organisées d’usines, de déchèteries, d’hôpitaux fermés ne sont plus rare. Il suffit de se reporter au programme de ces dernières journées du patrimoine pour prendre la mesure de cette évolution.
 
Durant trois années, le programme de recherche Néopat initié dans les pays de La Loire, notamment par Guy Saupin, historien à la faculté de Nantes et spécialiste du patrimoine, a justement cherché à tirer le portrait de ces "nouveaux patrimoines".
"Le patrimoine, c’est ce qu’une société considère comme très important pour sa qualité de vie et ce qu’elle veut transmettre, explique Guy Saupin. Et tout ce qui a moins de 50 ans peut être considéré comme du nouveau patrimoine.”
Le sommaire d’un livre à paraître en fin d’année, proposant une synthèse des travaux entrepris au sein de Néopat, montre à quel point l’idée de patrimoine évolue : la Loire, le chemin de halage, la valorisation patrimoniale des anciennes forges à bois, l’hôpital psychiatrique comme objet patrimonial, les fonds de littérature jeunesse en bibliothèque... On pourrait continuer la liste. Le patrimoine ne serait-il plus ce qu’il était ?
 
Années 60
 
"La notion de patrimoine date du XIXème siècle, explique Guy Saupin. Elle est directement liée à la construction de la Nation Française. On met en avant les monuments historiques, les œuvres d’art. Ça change à partir des années 60. La France traditionnelle est encore marquée par la ruralité. Les gens bougent peu. Mais le marché du travail évolue, l’industrialisation et l’urbanisation sont en pleine croissance. On assiste à une massification de l’enseignement. La mobilité des personnes augmente. Il y a un phénomène de désarroi et de déracinement. Les gens ont besoin de se recréer des liens." 
L’étape de la décentralisation dans les années 80 est très importante. Une nuée d’associations voit le jour. L’état se décharge et les citoyens prennent le relais. "Auparavant, les décideurs décidaient pour la masse, continue l’historien. Avec la décentralisation, la question patrimoniale devient une question de proximité et de citoyenneté."
Autre phénomène récent qui émerge à la même époque et qui est propre à ces nouveaux patrimoines : la convergence entre les patrimoines et les questions environnementales. Car dans la problématique du développement durable, les notions de temps et de rapport à l’espace sont centrales. "Cette idée de transmettre un environnement en bon état à ceux qui arrivent derrière est complètement inscrite dans la démarche patrimoniale." Signe d’une d’époque ?
 
Question de regard
 
C’est l’une des idées fortes mises en avant par les chercheuses et les chercheurs de Néopat : la question patrimoniale n’est pas inscrite dans l’objet lui-même, c’est le regard qui change. Le regard sera-t-il toujours le même dans un demi siècle ? Il y a fort à parier que non. Un exemple avec le travail. Les nouveaux patrimoines sont beaucoup liés à ce que nous avons fait de notre espace à travers le travail : aménagements ruraux et naturels, anciennes usines etc. 
Guy Saupin : "Des agriculteurs qui portent la mémoire des campagnes telles qu’elles étaient dans les années 50, il y en a de moins en moins. C’est pareil pour les usines. Les mouvements patrimoniaux qui se sont formés autour de ce passé dans une mémoire sociale souffrante vont s’atténuer. La mémoire va être de plus en plus distanciée, c’est certain."
 
Car on ne pourra pas "se souvenir de tout", l’état devra rendre des arbitrages. C’est ici que le citoyen a clairement son mot à dire. "Ce que nous constatons et ce qui est marquant durant les 15 dernières années, c’est la participation croissante des citoyens, analyse Guy Saupin. Ils sont extrêmement actifs et questionnent les politiques qui sont obligés d’être attentifs à ces questions s’ils veulent être élus ! " 
Ce dynamisme ne peut-il pas être interprété comme une peur de l’avenir ? Ou l’expression d’un repli sur soi ?
Les conclusions des chercheurs du projet Néopat sont nuancées. "C’est un risque, reconnaît Guy Saupin. Mais nous vivons dans une société démocratique. Cette extension patrimoniale est au final une victoire du citoyen qui se saisit de sa vie."
 
Laurent Salters

Ajouter un commentaire