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Que pensent les philosophes du bonheur ?

D’Aristote à Spinoza, le bonheur a été étudié par tous les grands philosophes.Que nous disent-ils sur cette notion plus complexe qu’il n’y paraît ? Denis Moreau, professeur de philosophie à l'Université de Nantes, nous éclaire.

Faisons un test : si on vous demande ce que vous souhaitez dans la vie, il y a de grandes chances que vous répondiez « être heureux », c’est-à-dire « être durablement content de votre sort ». Votre objectif est donc probablement d’atteindre le bonheur. Et vu le nombre de livres et d’articles qui promettent de donner les clés d’une vie heureuse, vous êtes loin d’être le seul dans ce cas. « Nous sommes les enfants de notre époque. Celle-ci met le bonheur au premier plan de ses préoccupations » observe Denis Moreau, professeur de philosophie à l'Université de Nantes. Néanmoins, « tous les grands philosophes se sont posés la question du bonheur d’une façon ou d’une autre ». Pourquoi ? « Car elle est liée à la grande et complexe question de "la vie bonne" » répond le professeur de philosophie et d’expliquer : « Une chenille qui fait bien la chenille, on voit ce que c’est : c'est une chenille qui devient papillon. Mais qu’est-ce qu’un humain qui fait bien l'humain ? Là c’est très compliqué et il n’y a pas de réponse, ou il y en a de nombreuses. » C’est ce que Jean-Paul Sartre (1905-1980), célèbre philosophe français représentant du courant existentialiste, explicite en disant qu’il n’y a pas d’essence, pas de concept de l’être humain.

 

Mais qu’est-ce que le bonheur exactement ? « C'est très compliqué, répond l’enseignant. Dès le début de son ouvrage, L'Éthique à Nicomaque, Aristote (384 av. J.-C. - 322 av. J.-C), philosophe grec disciple de Platon, écrit : tous les hommes veulent être heureux mais, dès lors qu'ils essaient d’expliquer la nature du bonheur ils ne sont plus d'accord. » En effet, nous avons tous une « espèce d'évidence immédiate » à nous représenter le bonheur mais, si nous faisons l’effort de le définir cela devient complexe. « C’est une notion difficile à expliquer tout simplement parce que nous ne désirons pas tous les mêmes choses : certains souhaitent une belle maison, d’autres rêvent de célébrité ou de repas gastronomiques. » La pensée sur le bonheur des épicuriens, un autre courant philosophique antique, peut se résumer en une locution latine bien connue : Carpe Diem quam minimum credula postero ou, en français, « Cueille le jour présent sans te soucier du lendemain ». « Pour eux, le bonheur c’est de savoir jouir pleinement du moment présent et cela réclame un réel apprentissage philosophique ».

 

Assurément l’un des grands penseurs du bonheur – qu’il nomme béatitude -, Baruch Spinoza (1632-1677) propose dans un premier temps de classer les objets qui nous rendent spontanément heureux en trois catégories : les honneurs, les plaisirs et les richesses. « Mais si on cherche le bonheur là-dedans on ne le trouve pas car : ça ne dure pas, c’est décevant, on n’en a jamais assez… Pour le philosophe néerlandais ce sont de "faux biens" » détaille Denis Moreau. Ce penseur du XVIIe siècle s’inspire d’un troisième courant philosophique de l’Antiquité, le stoïcisme. Celui-ci affirme que « seul notre regard sur la fatalité peut nous libérer de la tristesse », c’est-à-dire qu’il faut penser aux mauvaises choses de la vie pour ne pas en être attristé le jour où elles se présentent et rendre aussi dépassionné que possible notre rapport au monde. Spinoza offre cependant une version alternative, plus gaie, du stoïcisme : il recommande de cultiver les « passions joyeuses », comme les plaisirs de l’existence, et d’éviter de se laisse envahir par  les « passions tristes » (la colère, la jalousie, l’orgueil, etc.). « Dans l’Ethique, Spinoza propose pour être heureux d’accepter joyeusement le monde tel qu’il existe » résume Denis Moreau. Aujourd’hui, des auteurs modernes comme Robert Misrahi (1926) continuent de s’inspirer des idées du penseur néerlandais pour définir la notion de bonheur. 

 

Beaucoup de philosophes se sont donc intéressés au bonheur. Pour autant certains ne le mettent pas au centre de leurs préoccupations. Par exemple, pour René Descartes (1596-1650) le plus important est de « distinguer le vrai du faux », de trouver la vérité. Avec Emmanuel Kant (1724-1804), il faut d’abord agir moralement et faire le bien même si cela nous rend malheureux. « Le bonheur, chez le philosophe allemand, n’est pas pour notre vie terrestre, explique Denis Moreau. Il rejoint en ceci un certain christianisme, pour qui le but premier de l’existence humaine ne consiste pas à chercher le bonheur mais, à essayer de s’en rendre digne pour l’au-delà. » 

 

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