Vous êtes ici

Micros-algues : invasion toxique dans les mers du monde

A peine plus grosses que des bactéries, les micros-algues toxiques et nuisibles envahissent les côtes du monde entier. Elles peuvent entraîner la mort de nombreux organismes marins et provoquer des maladies chez l’homme. Les éclaircissements de Patrick Lassus, ancien biologiste de l’Ifremer et co-auteur du premier recueil mondial de données sur la prolifération de ces algues microscopiques.

Une marée rouge provoqué par une efflorescence de Dinoflagellés au Japon. © Marufish / Flickr

C’est un phénomène que vous avez peut-être déjà constaté : un matin la mer que vous connaissiez si bien est devenue vert fluo, bleu turquoise, rouge ou encore brun-jaune. Ces événements sont provoqués par des micros-algues, des phytoplanctons. Ces êtres unicellulaires sont invisibles à l’œil nu,  leur taille varie entre 10 à 100 micromètres.  Mais ils peuvent atteindre des concentrations phénoménales : jusqu'à plus d’un million de cellules par millilitre ! Certaines sont de véritables fléaux pour l’homme et l’environnement : elles entraînent des maladies et sont à l’origine de surmortalités chez les organismes marins sauvages et d’élevage. Le biologiste Patrick Lassus étudie ces micro-organismes depuis plus de 25 ans. Avec trois autres chercheurs de l’Ifremer1, il signe, pour la commission océanographique intergouvernementale de l’Unesco, le premier recueil mondial de données sur la prolifération des micro-algues nuisibles  que les scientifiques nomment harmful algal blooms (HAB) en anglais. « L’ouvrage compile de très nombreuses données issues de publications scientifiques, de rapports gouvernementaux, de conférences scientifiques… et de tout ce que j’ai pu réunir sur le sujet en 10 ans, indique Patrick Lassus. Il apporte une vision globale sur l’évolution du phénomène, aborde ses causes et détaille les 174 espèces d’algues nuisibles ainsi que leurs effets avérés ou supposés sur l’homme et la nature. »

 

1 Nicolas Chomérat, Philipp Hess et Elisabeth Nézan.

© : Unesco

© : Unesco

 

Nuisibles, ces 174 micros-algues le sont de différentes façons. Certaines produisent des toxines qui sont assimilées par les mollusques, comme les moules ou les huitres, et même par certains poissons tels que le barracuda, la murène ou le mérou. « Ces animaux jouent le rôle de « pile toxique », c’est-à-dire qu’ils accumulent les toxines, explique le biologiste. Si l’homme les consomme, il peut alors subir des effets très désagréables. » Certaines sont même mortelles. C’est le cas de la neurotoxine produite par Alexandrium. D’autres ont des effets multiples, comme les toxines de Karenia brevis, qui occasionnent des douleurs musculaires, des nausées, des diarrhées, des maux de tête et des irritations des voies respiratoires. Cette micro-algue est aussi à l’origine, en 2002, du décès de nombreux lamantins de Floride. Une catastrophe pour ces gros mammifères aquatiques en voie d’extinction. Nuisible mais pas toxique, Chaetoceros a, elle, un corps hérissé d’aiguilles de silice, de véritables dagues en verre. « Cette forme particulière est meurtrière : elle perfore et déchire les tissus branchiaux des poissons ayant le malheur de les consommer. »

 

Des algues du genre Dinophysis. Celles-ci font entre 25 et 150 micromètres.  © Ifremer

Des algues du genre Dinophysis. Celles-ci font entre 25 et 150 micromètres.

© Ifremer

 

D’abord seulement présentes dans les zones côtières tempérées d’Europe, d’Amérique du Nord et du Japon, les phytoplanctons toxiques se retrouvent, à partir des années 1990, dans les eaux de l’hémisphère sud. « C’est un phénomène mondial qui a globalement tendance à augmenter. Mais, on ne peut pas le généraliser : il varie selon les conditions locales. » Loin d’être nouveau, la prolifération des micro-algues est connue depuis l’Antiquité : « Les Amérindiens savaient déjà qu’il fallait éviter de manger des produits marins à certaines périodes de l’année. Dans la Bible, il s’agit même probablement de la première des dix plaies d’Egypte, quand les eaux du Nil deviennent rouge » illustre Patrick Lassus.

 

Légende : Cartes faisant état d’épisodes toxiques dus à des toxines paralysantes (Paralytic Shellfish Poisoning – PSP) en 1970 et en 2011. Les PSP sont, par exemple, produites par des algues Alexandrium. © : US National Office for Harmful Algal Blooms, Woods Hole Oceanographic Institution

Cartes faisant état d’épisodes toxiques dus à des toxines paralysantes (Paralytic Shellfish Poisoning – PSP) en 1970 et en 2011. Les PSP sont, par exemple, produites par des algues Alexandrium.

© : US National Office for Harmful Algal Blooms, Woods Hole Oceanographic Institution

 

La prolifération des micro-algues toxiques et nuisibles peut être favorisée par des phénomènes naturels comme les moussons en Asie ou le phénomène climatique El Niño. Mais l’homme est également responsable. « L’eutrophisation des milieux aquatiques, c’est-à-dire leur enrichissement excessif en nutriments comme le phosphore et l’azote – utilisés comme engrais dans l’agriculture  -, aident également les phytoplanctons à atteindre de très fortes concentrations. » Le trafic maritime est lui un des vecteurs d’introduction d’espèces exotiques comme Ostreopsis ovata. Repérée pour la première fois en 2005 sur les côtes italiennes, cette micro-algue originaire des tropiques a provoqué des symptômes grippaux (fièvre, conjonctivite, troubles respiratoires…) et des dermatites, des inflammations de la peau, chez certains habitants de Marseille. A l’aise dans les eaux chaudes, elle se plaît bien en méditerranée. Et avec le réchauffement climatique, elle n’est pas prête de disparaitre…

 

Kogito.fr

 

 

Ajouter un commentaire