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Hip OPsession, festival total

Graffiti et Street Art

Actualité scientifique
Graffeurs et street artistes. Ou comment conquérir ses lettres de noblesse. | ©Francis Vigouroux.

Voilà maintenant 10 ans que le festival Hip Op Session existe. Un grand rendez-vous qui est devenu une véritable vitrine pour la culture hip hop et toutes ses facettes : le rap, la danse, le djing (l’art de manier les platines vinyles en enchaînant les disques) et le graffiti. La culture Hip Hop aurait-elle définitivement gagné ses lettres de noblesses ? Si la danse et la musique sont désormais très répandues et acceptées, d’autres aspects de cette culture, notamment le graffiti et, dans une moindre mesure le « Street Art », ont plus de mal à percer. Analyse avec Virginie Grandhomme, sociologue au Centre Nantais de Sociologie (CENS). Elle est spécialiste des mouvements politiques alternatifs et a longtemps travaillé sur le monde des graffeurs et du Street Art.

Culture Sciences : Graffiti et Street Art, c’est la même chose ?
C’est une question complexe, mais dans l’absolu non. Ces deux pratiques ont en commun de s’afficher «in situ», c’est-à-dire dans l’espace public. Elles peuvent aussi partager une esthétique, des références et des techniques. Mais au fond le graffiti et le Street Art ont leur logique propre. Les graffeurs peignent des assemblages sophistiqués de lettres ou de personnages qui apparaissent sur les murs sous la forme de tags (2D) et de graffs (3D). Ils sont organisés dans une communauté très dense. Et ils sont aussi très attachés à l’aspect illégal de leur pratique, car c’est ce qui fonde son caractère subversif. Les street artistes inscrivent leur démarche dans le mouvement plus global de la création d’art contemporain. Il s’agit de développer un trait et le propos conceptuel qui l’accompagne. Leur travail emprunte donc les voies conventionnelles de la création artistique. Il s’agit alors d’intégrer le monde et le marché de l’Art, c’est-à-dire celui des expositions, des musées et des galeries. On a donc bien à faire à deux démarches différentes, mais qui ont de réelles affinités. On trouvera des peintres qui pratiquent les deux ou une seule de ces activités.

Classes sociales

Culture Sciences : Pourquoi le graffiti et le street art ont-ils plus de mal à s’imposer après la musique et la danse ?
Virginie Grandhomme : La musique et la danse sont des vecteurs culturels assez répandus socialement. Il y a par exemple toujours eu une cohabitation entre musiques populaires et musiques savantes. Cette réalité historique facilite la diffusion de ce type de contenus. A contrario, les arts plastiques sont restés l’apanage des classes sociales supérieures et se sont structurés autour d’institutions relativement difficiles d’accès qui défendent des conceptions très strictes de ces pratiques. Même si c’est pour des raisons différentes, les pratiques du graffiti et du street art ont des difficultés à trouver leur place parce qu’elles se heurtent à ces Institutions et à la définition de l’Art qu’elles défendent. Au-delà de l’innovation esthétique, ces deux pratiques peinent à obtenir la reconnaissance parce qu’elles ont été inventées par des groupes sociaux populaires qui les ont développées sans tenir compte des règles et de la pensée académique. La pratique du graffiti bouscule le monde de l’art parce qu’elle s’en désintéresse purement et simplement. Ce n’est ni son objet, ni son horizon. Tandis que celle du Street Art le déstabilise car elle a l’ambition de l’intégrer en le renouvelant sur le fond comme sur la forme.

Un métier

Culture Sciences : Comment les artistes vivent-ils cette ambivalence ?
Virginie Grandhomme : J’ai entendu récemment LEK et SOWAT évoquer cette question. À l’origine se sont des graffeurs, leurs traits et leurs techniques respectifs se sont donc développés au sein de la culture graffiti. Ils ont ensuite fait le choix personnel de devenir artistes, c’est-à-dire d’embrasser la carrière et de faire de la création artistique un métier, une profession. C’est à ce titre qu’ils ont été accueillis au Palais de Tokyo et à Nantes pour l’exposition « Street Art». Leurs parcours témoignent du fait que le mot de Street Art est ambivalent. D’un côté il permet de donner un nom et de valoriser un courant esthétique qui a une véritable originalité ; d’un autre, il sert à le disqualifier du fait de ses origines populaires en le taxant « d’immaturité ». Ils ont encore raison quand ils disent que le mot Street Art n’est pas inintéressant en soi. Il dit effectivement quelque chose de leur démarche artistique. Simplement il faudra du temps pour que les représentations tombent et que ce courant artistique et le mot qui le désigne gagnent leurs lettres de noblesse. C’est exactement ce qui s’est passé fin 19ème pour Monet, Renoir, Pissarro et consorts dont plus personne ne conteste l’autorité artistique aujourd’hui. Quand ces peintres ont été exposés pour la première fois, non seulement personne n’y a cru, mais le nom « d’Impressionnistes » dont on les a affublé était un moyen de déconsidérer leur art sous prétexte que leur peinture manquait de précision.

 

Propos recueillis par Laurent Salters

Informations complémentaires

Festival Hip OPsession, du 6 février au 8 mars 2014 : hipopsession.com
Centre Nantais de Sociologie (CENS) : cens.univ-nantes.fr

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Art urbain, du graffiti au Street art de Stéphanie Lemoine.
Banksy, Walls and Piece de Bansky

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