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Femmes : des scientifiques comme les autres ?

Les femmes doivent surmonter un handicap psychosocial auquel les garçons n'ont pas à faire face. © Région Pays de la Loire

Malgré la « révolution » féministe, les femmes sont encore largement victimes de discriminations. Ainsi, elles sont beaucoup moins nombreuses que les hommes à accéder à une carrière scientifique. Psychologues et neurologues aident à expliquer cette inégalité.

Il pourrait sembler étrange de devoir faire appel à la science pour démontrer que les hommes et les femmes ne se distinguent pas par leurs capacités intellectuelles. Pourtant, « les stéréotypes de genre ont par exemple une influence sur les performances des femmes aux tests mathématiques », souligne Isabelle Régner, enseignante-chercheuse au Laboratoire de Psychologie Cognitive du CNRS à l’Université d’Aix-Marseille. Des expériences menées récemment en classes de collège le montrent. Deux groupes mixtes d’élèves ont passé le même test portant sur une figure composée de formes complexes imbriquées. Cet exercice a été présenté comme un ‘’test de géométrie’’ à l’un des groupes et comme un ‘’test de dessin’’ à l’autre. Résultat : les filles ont obtenu des résultats inférieurs à ceux des garçons dans le premier groupe, mais ont égalé leurs performances dans le deuxième. Les filles se sentent-elles moins capables que les garçons de briller en mathématique ? En France, elles représentent près de la moitié des élèves de terminale scientifique, contre 20 % il y a dix ans. Mais en écoles d’ingénieurs, les jeunes femmes représentent à peine le quart des effectifs. Et elles restent sous-représentées dans les carrières scientifiques, en particulier dans le secteur des mathématiques et de la physique.
 
Le cerveau n'a pas de sexe
 
Pourtant, le cerveau n’a pas de sexe. Meilleure preuve de l’absence de différence entre l’intelligence des hommes et des femmes : les techniques d’imagerie cérébrale par IRM développées depuis 15 ans qui ont révélé des informations jusque là inaccessibles sur le cerveau. Et ont notamment fait émerger le concept de plasticité cérébrale. « Un nouveau né est doté de 100 milliards de neurones, soit la totalité de son bagage neuronal. Toutefois, seules 10 % des synapses (connexions entre les neurones) sont présentes à la naissance », souligne Catherine Vidal, neurobiologiste et directrice de recherche à l’Institut Pasteur à Paris. Ainsi, le réseau neuronal de chaque individu, et donc son cerveau, se tisse au gré des interactions avec son environnement familial, scolaire, social et culturel, y compris à l’âge adulte, sans que cela ait de relation avec le sexe.
 
« Ces interactions vont orienter le développement de certaines aptitudes cognitives, dont celles impliquées par exemple dans les mathématiques », ajoute la scientifique. Chez les mathématiciens, on observe ainsi un épaississement du cortex cérébral dans les régions pariétales et frontales. Chez les pianistes professionnels, les images en IRM révèlent un épaississement dans les zones du cerveau spécialisées dans la motricité des mains et dans l’audition. En outre, l’observation du cerveau de jongleurs débutants a montré qu’un apprentissage même tardif façonne le réseau neuronal.
Alors, comment expliquer la faible représentation des femmes dans les carrières scientifiques ? Isabelle Régner revient sur les résultats des tests mathématiques : « Chez les filles, le simple fait d’évoquer la géométrie active en mémoire le stéréotype négatif dont elles sont les cibles, affirme la chercheuse. Le stress qui en découle mobilise une partie de leur attention et induit une contre-performance. » Des analyses en IRM montrent en effet l’activation de zones liées aux émotions négatives et une réduction de la mobilisation de celles nécessaires pour résoudre l’exercice.
 
Surmonter les stéréotypes
 
Ces stéréotypes, tapis au plus profond de notre mémoire collective, remontent loin. D’ailleurs, longtemps, les sciences elles-mêmes ont soutenu la soi-disant infériorité intellectuelle des femmes. Les théories et les expériences qui ont conforté cette idée prenaient comme point de départ un préjugé social à l’égard des femmes. Ainsi, en 1861, le scientifique Paul de Broca, pionnier de la craniométrie pour distinguer les races et les genres, écrivait : « La femme étant plus petite que l'homme, on s'est demandé si la petitesse du cerveau de la femme ne dépendait pas exclusivement de la petitesse de son corps (...) Pourtant il ne faut pas perdre de vue que la femme est en moyenne un peu moins intelligente que l'homme (...) Il est donc permis de supposer que la petitesse relative du cerveau de la femme dépend à la fois de son infériorité physique et de son infériorité intellectuelle. » Et comme l’indique Catherine Vidal, « certaines études américaines récentes affirment encore que le cerveau des garçons est plus performant pour le raisonnement mathématique. » Pourtant, la psycho-sociologie et la neurobiologie ont bel et bien fait voler ces théories en éclats. « Il n’y a aucune relation entre la taille du cerveau et l’intelligence, poursuit la neurobiologiste. Il est d’ailleurs amusant de noter que le cerveau d’Albert Einstein pesait 1,250 kg, soit moins que le poids moyen du cerveau des hommes (qui est de 1,350 kg, contre 1,200 kg pour les femmes) ! » 
  « A force de vivre des expériences de menace de stéréotypes, les femmes se dévaluent et finissent par se désintéresser des sciences », prévient la chercheuse. Et de conclure : « Barrer définitivement la route aux stéréotypes prendra du temps. Expliquer aux enseignants, aux familles, aux employeurs comment les discriminations implicites tissent leur toile permettra d’avancer. » Un juste retour des choses que ce coup de pouce de la science aux femmes !
 
Stéphanie Delage

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