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L'avenir de la Loire

Contrairement à une idée reçue, la Loire n’est pas un fleuve si « sauvage ». Il est au contraire un des cours d’eau les plus aménagés d’Europe. © Région Pays de la Loire / F. Vigouroux

Quels aménagements pour le fleuve ? Depuis les crues du siècle dernier jusqu’à l’arrêt de la navigation marchande dans les années 90, focus sur une étude qui analyse le lien entre la Loire et ses habitants.

La Loire ? Le fleuve le plus sauvage d’Europe. L’image lui colle à la peau si l‘on peut dire. Elle est largement relayée par les institutions internationales comme l’Unesco, mais aussi par les responsables politiques locaux et les usagers du fleuve. "Cette réputation d’une Loire sauvage est écrasante, confirme Hervé Davodeau, géographe à Agrocampus Ouest (centre d’Angers) et coordinateur du programme de recherche PATRA1. Tout le monde y adhère." Reste à savoir ce que chacun met derrière le mot sauvage ? Car justement, la Loire est plutôt à classer dans la catégorie des fleuves aménagés...
 
L’étude PATRA s’est étalée sur trois ans. Elle a impliqué une douzaine de chercheurs, en majorité des géographes. L’objectif : essayer de dégager les grandes lignes de ce qu'ils nomment les "trajectoires paysagères". Et comprendre jusqu’à quel point les patrimoines de la Loire contiennent une forte dose affective pour les populations. En général, on parle plutôt de patrimoine naturel lorsqu’on évoque la Loire. Ici, les chercheurs se sont aussi intéressés aux patrimoines bâtis dans toutes sa diversité : moulins et barrages, guinguettes et bains, tourbières et les épis, aménagements permettant la navigation. Les chercheurs ont ainsi jeté un regard historique afin peut-être à terme de définir des priorités d’aménagements pour l’avenir.
Un des aspects originaux de l’étude est la manière dont les chercheurs se sont concentrés sur la relation des populations au fleuve au sens large, en allant sur le terrain pour enquêter. L’autre point frappant est la mise au jour de la multitude d’acteurs impliqués, de près ou de loin, dans les aménagements du fleuve : l’Etat, les collectivités territoriales, les associations d’usagers, les professionnels du tourisme etc, ont tous un point de vue à faire valoir.
 
Différentes perceptions
 
L’exemple des épis - petits barrages en pierre perpendiculaires au fleuve - sur l’évolution des perceptions de la Loire est parlant. Entre Angers et Nantes, 900 de ces ouvrages ont été aménagés pour concentrer le courant et ainsi favoriser  la navigation. "Jusqu’en 1991, les pétroliers remontaient jusqu’à Bouchemaine en aval d’Angers", précise Hervé Davodeau. Dans la seconde moitié du XXème siècle, ces ouvrages d’ingénierie ont perdu progressivement leur fonction initiale et se sont intégrés dans les paysages et dans les modes de vie des riverains (pratique de la pêche, baignade, lieu de contemplation du fleuve). Mais leur présence a contribué à l’abaissement du lit du fleuve, que l’on évalue de 2 à 3 mètres en moyenne au cours du siècle dernier. Le phénomène a fragilisé les berges et les quais, et a provoqué des assèchements plus fréquents et plus longs des zones humides et des bras secondaires. Les effets de ces changements sur la biodiversité préoccupent les écologistes. Les riverains, quant à eux, ont une vision issue de leurs pratiques.
 
Pour l’heure, une expérience est tentée entre Chalonnes-sur-Loire et Bouchemaine. Sur une portion de 10 kilomètres, les épis ont été remodelés pour libérer le sable accumulé. Le lit est donc censé remonter et redonner naissance notamment à des zones humides. Les écologistes abondent : l’opération devrait avoir un effet très positif sur le milieu biologique. Mais pour les riverains, les pêcheurs, les nageurs, les promeneurs, les touristes etc, les épis représentent autre chose : une partie de leur paysage et de leur patrimoine. Hervé Davodeau va plus loin : les épis sont tellement intégrés au tissu local qu’ils sont perçus comme faisant partie intégrante de cette fameuse image de "Loire sauvage". 
 
L’exemple des épis le montre bien : comment à l’avenir concilier des points de vues très différents pour les futurs aménagements de la Loire ? Les auteurs de l'étude soulignent un point important qui doit accompagner toute réflexion : la préservation du patrimoine ne doit pas se fermer sur la protection d’une identité trop figée alors que la richesse de ce patrimoine provient justement de l’ouverture au monde et aux cultures. Comment dès lors prendre en compte les héritages paysagers qui marquent l’histoire de cette vallée ? Pour l’instant, la réponse reste à élaborer.
 
Laurent Salters

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